Est ce que la transition terre battue vers gazon est plus facile ces dernières années que dans les années 80 ?

Cette semaine on se pose cette question qui revient chaque année à cette même époque après Roland Garros. Et finalement en creusant la question je me suis rendu compte qu’il y avait plusieurs méthodes de calcul qui donne des conclusions très différentes ! Alors cette semaine c’est moins tennis et plus data ! Collègues data analyste, passionnés de tennis, amateurs de stats : j’ai besoin de votre avis pour trancher sur la meilleur approche.

Approche 1 : analyser les doubles vainqueurs Roland Garros / Wimbledon

Côté palmarès, le doublé terre-gazon a été réussi trois fois de suite par Borg entre 1978 et 1980, puis a disparu pendant 28 ans avant de revenir avec Nadal, Federer, Djokovic et Alcaraz.

On pourrait donc conclure qu’il était plus facile dans les années 80 de faire cette transition terre battue / gazon que dans les années 1990-2009 puis de nouveau plus facile depuis. Conclusion surement un peu rapide

Approche 2 : L’écart de pourcentage de victoires gazon – terre par joueurs

Pour chaque joueur ayant disputé au moins 5 matchs sur chaque surface dans une saison, j’ai calculé l’écart entre son taux de victoire sur gazon et sur terre. Surprise : l’écart est le plus faible dans les années 80 (+5,4 pts pour le circuit, +4,1 pour le Top 20), il explose à +14/+15 pts entre 1990 et 2009, puis se resserre autour de +10.
On pourrait ainsi se dire que la transition était la plus douce dans les années 80, et le vrai fossé, c’est 1990-2009.

Sauf qu’il y a un piège. Dans une population qui joue surtout contre elle-même, le taux de victoire moyen tend mécaniquement vers 50 %, et l’écart signé gazon − terre devrait tendre vers zéro. Or il reste franchement positif partout. Le coupable : le filtre « ≥ 5 matchs ». Sur terre, la saison est longue, on atteint 5 matchs même en perdant tôt. Sur gazon, la saison est courte : pour cumuler 5 matchs, il faut en gagner. L’échantillon gazon est donc conditionné sur la victoire, ce qui gonfle son taux. Et plus le calendrier gazon est petit, plus le filtre devient sélectif. Le pic de 1990-2009 coïncide d’ailleurs avec la division par deux du calendrier gazon (10,5 tournois par an dans les années 80, 5,8 dans les années 90). Une partie de l’effet, c’est ma mesure qui dérive, pas le tennis.

Le signal solide est ailleurs : chez le Top 20, le taux sur gazon reste stable (~67-70 % à toutes les époques). C’est le taux sur terre qui chute dans les années 90-2000, de 65 % à 55 %. Le fossé s’est donc creusé parce que la terre battue s’est densifiée en spécialistes capables de battre les meilleurs, pas parce que le gazon est devenu inaccessible.

Approche 3 : la corrélation année par année

Troisième angle, le plus parlant sur l’homogénéisation : le classement des joueurs se conserve-t-il d’une surface à l’autre ? La requête initiale annonçait une corrélation passant de 0,47 (années 80) à 0,73 (2015-2024). Sauf que la courbe annuelle ne monte jamais à 0,73 : sur les dernières années, elle tourne autour de 0,45. En recalculant les moyennes décennales directement sur la série annuelle, j’obtiens 0,49 dans les années 80 et 0,46 récemment, avec un creux net à 0,33 dans les années 90.

Le 0,73 vient presque sûrement d’un calcul « poolé » (toutes les saisons d’un bloc d’un coup), qui mélange la variance inter-années et gonfle artificiellement la corrélation. Comparer un 0,73 poolé à un 0,47 annuel, c’est comparer deux choses différentes. Deux autres pièges : le coefficient de Pearson grimpe dès que l’échantillon mélange des niveaux très écartés (les bons gagnent partout, indépendamment de la ressemblance des surfaces), et les estimations annuelles sont très bruitées. Le 0,00 de 1990 et le 0,18 de 2011 sont des artefacts de petit échantillon, pas des signaux. Le vrai enseignement de cette courbe n’est pas « ça monte », c’est « ça s’est stabilisé » : plus aucune saison catastrophe après 2015.

Ce que les trois analyses disent ensemble

Une fois nettoyées, les trois racontent la même histoire. Le moment le plus difficile pour passer de la terre au gazon n’est pas les années 80, c’est 1990-2009 : ère des spécialistes, calendrier gazon réduit de moitié, gazon encore rapide jusqu’en 2001. Les années 80 étaient déjà fluides, avec des joueurs complets et un gazon beaucoup plus pratiqué. Et aujourd’hui, on est revenu à un niveau de fluidité comparable aux années 80, pas spectaculairement meilleur.

La réponse honnête à « plus facile qu’avant ? » : pas vraiment plus facile que les années 80. La bonne lecture, c’est une courbe en U. Facile aux deux bouts, difficile au milieu.

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